Constellation Matta-Clark

constellation

Un projet proposé et conçu par Toni D’ANGELA et Andrea FRANCO

Le travail de Gordon Matta-Clark, né à New York en 1943, se déroule sur presque huit années (1970-1978) d’intense activité, motivée par l’une des plus grandes crises sociales et économiques ayant affecté la ville. La gentrification, la réduction de l’espace public et l’extension des propriétés privées, lui inspirent une oeuvre unique, poursuivie dans d’autres villes confrontées à des problèmes similaires, comme Paris, Anvers ou Milan.

Matta-Clark abandonne l’architecture après son séjour à l’université de Cornell pour entreprendre une carrière influencée par le minimalisme, le surréalisme, le land art et le happening. Artiste multidisciplinaire, il réalise aussi bien des performances corporelles (body art) et des installations sur site, que des interventions – fréquemment hors-la-loi – sur des bâtiments en attente de démolition, sous la forme de découpes, de divisions, d’extractions des sols, des murs, des toits et des façades. Son oeuvre, fortement dramatique, est souvent interprétée comme de l’anti-architecture, et critique des formes de vie oppressives.

La plupart de ces oeuvres éphémères ayant disparu, il reste principalement de son travail des documents audiovisuels, véritable constellation de dessins, de photographies, de collages, de films et de vidéos, à partir desquels on peut essayer de reconstruire sa démarche.

Les huit projections proposées par la Cinémathèque de Grenoble, en partenariat avec la revue La Furia Umana, propose une lecture de l’oeuvre de Matta-Clark à travers un dialogue entre les films qu’il a lui-même tournés au cours de ses interventions et des classiques du cinéma présentant des points communs avec les intérêts de l’artiste.

Toni D’ANGELA
& Andrea FRANCO

constellationmatta

 

Dans le cadre du cycle consacré à Gordon Matta-Clark, la Cinémathèque confronte huit films courts de l’artiste américain avec un long métrage dont le thème fait écho au travail de l’artiste américain. Le programme en détail…

Fresh Kill est un film où les ordures et les détritus présents de façon importante dans les pièces de Matta-Clark, prennent une importance essentielle. Ici une décharge devient une sorte de théâtre libérateur où l’artiste fracasse sa fourgonnette (outil de travail autant que bien de consommation) et filme son devenir ferraille, en évoquant Zabriskie Point, de Michelangelo Antonioni, et sa dialectique de la saturation versus la disette, entre la masse des déchets et les espaces du vide.

Food tire son nom du restaurant ouvert par Matta-Clark et ses collègues dans le quartier de Soho, au sein duquel, à cette époque, l’art et la vie semblaient intrinsèquement mêlés. La dégradation du quartier apparaît dans After Hours de Martin Scorsese, quand bien même Soho apparaissait encore comme une espèce d’hétérotopie,un lieu parfaitement situé et reconnaissable, mais extrait de tout contexte. Dans Food, le sentiment de travail n’existe pas, alors que dans After Hours tout (l’art, la dérive, les relations affectives…) prend place dans la sphère du travail.

Dans Splitting et Bingo/Ninths, Matta-Clark agit contre la maison américaine. Splitting divise en deux une maison pour laisser passer le vent et la lumière à l’intérieur de cette « boîte suburbaine ». Dans Bingo/Ninths la maison est démontée par morceaux, dans l’ordre inverse de sa construction. C’est cette même maison qui a été souvent l’objet de toute sorte d’attaques dans la tradition du burlesque. Le travail du corps, la nature chorégraphique de ses interventions dans le cadre d’un temps calculé, mettent en relation Matta-Clark avec des figures comme Buster Keaton, Charlie Chaplin, Harold Lloyd ou Jerry Lewis. One Week en est l’un des meilleurs exemples : Keaton, comme Matta-Clark, prend d’assaut la maison et l’image d’un certain mode de vie américain qu’elle véhicule.

La maison de Bingo/Ninths devient aussi un phénomène complexe similaire à la grande demeure de The Ladies’ Man, de Jerry Lewis, avec ses très nombreuses perspectives, lignes et sections. La maison n’est plus un simple objet, mais un véritable évènement, un happening plein de sons et mouvements.

Le déclin de Paris décrit par Walter Benjamin, après Baudelaire et avant Guy Debord, est confirmé avec le système des Halles-Pompidou. L’espace de consommation et le temple de la culture spectacularisée n’ont contribué qu’à l’expansion du capitalisme et à la réduction de l’objet d’art à sa seule image. Conical Intersect et Beaubourg, de Rossellini, proposent tous deux une critique radicale de ce spectacle.

Dans Substrait, Matta-Clark continue son travail de fouille dans les couloirs de l’histoire en évoquant les entrailles du prolétariat et du travail salarié et les racines profondes qui supportent le monde spirituel dans lequel la bourgeoisie se réfugie. Orson Welles, dans The Trial, a montré l’envers de l’espace rationnel et moderne où les gens travaillent et consomment: loi et duperie, déchets et luxe s’y côtoient.

Sous-sol de Paris est une descente aux enfers : les catacombes y révèlent le côté obscur de l’idéologie du progrès. Eva, de Joseph Losey, montre comment la beauté superficielle s’inscrit réellement dans la saleté, et ses fondements dans la poussière.

Enfin, beaucoup de motifs présents dans le travail de Matta-Clark se retrouvent dans le cinéma du malais Tsai Ming-Liang. Les personnages de Tsai sont les victimes de tous les problèmes que Matta-Clark a dénoncés au cours de sa brève, mais intense carrière : le manque d’air, l’urbanisation décadente, la propriété généralisée, les boîtes (sub)urbaines – des habitations fermées sur elles mêmes selon un plan inamovible. The Hole suggère tout ça à partir d’un trou qui, comme dans l’oeuvre de l’artiste, est capable de s’ouvrir, de libérer et de briser l’aliénation et l’oppression des individus.

sans-titre-3

Retrouvez la programmation Constellation Matta-Clark ici !