Béatrice Romand à Grenoble

BR

Alors que la Cinémathèque de Grenoble a le plaisir d’accueillir Béatrice Romand ce jeudi 21 octobre à l’occasion de la projection du film d’Eric Rohmer, Conte d’automne, nous avons voulu en savoir un peu plus.

 

La Cinémathèque de Grenoble : Vous allez intervenir lors du cycle Rohmer à la Cinémathèque de Grenoble. Vous avez eu maintes collaborations avec lui en tant qu’actrice, laquelle vous a le plus marqué?

Béatrice Romand : C’est assez difficile. Je dirai toutes. Selon moi, Rohmer est du domaine de l’Histoire puisque chaque film, chacune de mes collaborations avec lui (6 en tout ndlr) est éloigné d’une dizaine d’années. Je pourrais presque parler d’un « album de famille ».

Le genou de Claire est un film proche de la nature. J’ai un souvenir de fraîcheur : c’est le début d’une complicité éternelle entre Eric et moi. J’en suis d’ailleurs un avatar, moi en tant qu’être vivant mais aussi mon oeuvre. Rosette (actrice et réalisatrice ayant collaboré avec Eric Rohmer ndlr) est également un avatar de Rohmer. C’est intéressant de voir qu’un homme qui se disait plutôt du centre ait donné des avatars populaires. Rosette et moi venons de familles populaires: ma mère était serveuse, mon père chauffeur routier. Nous avons d’ailleurs chacune eu des problématiques paternelles compliquées. Ma rencontre avec Eric a été un croisement de culture, de milieu social. Je ne disposais pas de la même culture que ce père spirituel ; en tout cas, le schisme se situait au niveau des moyens. Pour le film, Rohmer avait enregistré mes histoires de gamines quelque temps avant puis je les avais apprises de nouveau et il y avait eu une part d’improvisation.

Pour Le Beau Mariage, c’était différent. Le film était compliqué. Eric Rohmer est un être divers. On lui a souvent collé des étiquettes et c’est un tort. Il avait finalement le seul style de la liberté. Je détestais le texte du Beau Mariage qui n’était pas en accord avec mes convictions de féministe. Je devais réciter ce texte à la virgule près et Eric ne m’accordait aucune liberté dans le cadre contrairement au Genou de Claire. Il y avait même des croix sur le sol.

 

CG : Comment expliquez-vous cette différence d’exigence entre ces deux films?

B. R. : Je l’expliquerai en disant que Rohmer a fait office de père à l’Eglise pour mon premier mariage, il m’a accompagné jusqu’à l’autel. J’ai eu énormément de succès avec Le genou de Claire, j’ai tourné avec énormément de gens, je suis tombée amoureuse d’un normalien. Alors, oser partir quatre ans, moi, « sa créature », ce n’était pas acceptable. Rohmer a été plus qu’un père pour moi et il y a dans les familles des mouvements d’humeur. C’était une preuve supplémentaire d’affection. Il considérait sans doute qu’on ne se mariait pas quand on avait du talent. Ce film est un film vengeur mais c’est aussi une prouesse d’actrice puisque j’ai été récompensée au Festival du film de Venise (en tant que meilleure actrice ndlr). Selon moi, je l’ai mérité. Mon personnage était agaçant, j’étais de tous les plans, j’ai du faire un gros travail pour rendre de l’humanité au personnage. Cela a permis de lui donner des nuances.

Conte d’Automne est un film sur mon exil. Je me suis réfugiée dix huit ans en basse campagne pour réfléchir. Je suis une amoureuse née, c’est pour ça que j’ai cette carrière. Ma vie fait que je peux donner au spectateur. J’ai adopté la méthode Rohmer, c’est-à-dire une analyse minutieuse des sentiments et des faits. Cela me gênait d’aller vers un cinéma élitiste mais cela m’a finalement permis de ne plus avoir honte de ma classe sociale. Je ne voulais pas forcément aller là où il allait mais je voulais sa méthode.

 

CG : Qu’avez-vous recherché en passant derrière la caméra?

B. R. Quand je suis tombée veuve en 1979, il ne m’a pas suffi d’être actrice alors je me suis mise à écrire. J’avais fréquenté un normalien que j’ai profondément aimé et après sa mort, j’en avais gros sur la patate. Cette disparition avait quelque chose de dramatique et d’exotique dont je voulais me débarasser. Cela a d’ailleurs été une drôle de période pour Rohmer et moi. Lorsque je lui ai montré l’un de mes scénarios, il m’a dit que je ne pouvais pas faire ça, que la réalité dépassait la fiction. Il était plutôt de mauvaise foi parce que son cinéma joue avec la réalité mais ma réalité était beaucoup trop lourde. Je fais du cinéma qui n’est pas agréable mais il est bénéfique puisqu’il débloque. Mes films ne sont pas d’une lisibilité optimale, ce sont des films impressionnistes.

Rohmer n’était pas dans une flatterie du spectateur. Il avait commencé dans cette voie, sur une réflexion sur la réalité et la fiction. Mes films sont plutôt des essais. Rohmer a eu une énorme influence sur moi et je me suis laissée faire. Et puis, les choses mettent du temps à mûrir. J’ai d’ailleurs moins peur maintenant qu’il n’est plus là. Quelque fois, je voulais juste le provoquer. Rohmer était finalement un peu jaloux. Nous avions un rapport père/fille avec ses contradictions. Il a toujours eu une énorme confiance en moi. Il m’en a d’ailleurs voulu de ne pas avoir saisi la chance qu’on m’avait donnée.

Rohmer était très content d’avoir fait ma connaissance. Un homme « de la haute » qui renconte une petite fille du peuple, un petit hérisson. En ce qui me concerne, je voulais sortir de là où j’étais ; je me débattais avec véhémence et bavardage et ce contraste a du l’éblouir. On me surnommait « canaille » ; j’étais une véritable « tête chercheuse » pleine de dynamisme et ayant soif de vivre mais j’étais aussi une énigme. Pourquoi cette fille du peuple ne se contentait pas de ce qu’elle avait?

Aujourd’hui, j’ai pris conscience de qui j’étais vraiment, de ce qu’on avait pu m’enlever et je peux donc me donner la permission de créer avec une expression plus forte. Je me sens plus acceptée. Ce n’est pas moi qui étais projetée. On m’assimilait aux « comédiennes de Rohmer » ; on me voyait comme une « fille du 16e ». J’avais juste besoin qu’on me voit mais j’étais naturelle, je ne comprenais pas pourquoi on me disait cela. Finalement, c’est la télévision qui parle faux. Quand on donne un langage véritable, le spectateur est formaté à parler faux. Il récuse la réalité et ne l’accepte pas. Rohmer est classé sans qu’il l’ait voulu dans une certaine complexité. Le spectateur lambda n’accepte plus cette complexité, il lui faut « l’équation M6 » pour que ça passe.

 

CG : La réalisation vous a-t-elle apporté de nouvelles pespectives?

B. R. : La réalisation m’a tout apporté. Le plus important, c’est de se développer soi-même. La réalisation, c’est la projection de ce que l’on pense, c’est très résolutif.

 

CG : Quels sont vos projets actuellement?

B. R. : J’ai lu un livre il y a deux ans qui m’a fait éclater la tête. C’est Le sexe du savoir de Michèle Le Doeuff qui m’a ouvert des horizons infinis. Cela explique comment le savoir des femmes a été étouffé depuis des millénaires. J’ai commencé sur cette base et j’ai voulu la rendre plus populaire, la vulgariser. C’est un film sur la conscience d’être de la femme. J’ai finalement dérivé sur la violence faite aux femmes et ce, de manière rohmerienne, par la juxtaposition des plans qui renvoit à une réflexion.

 

CG : Vous intervenez jeudi après la projection du Conte d’Automne. Qu’avez-vous à nous confier à propos des contes des quatre saisons ?

B. R. : J’admire encore Rohmer de faire simple et beau. Il voulait donner le mot, communiquer la simplicité avec un réel enthousiasme. Rohmer avait cette étincelle qui l’empêchait de se demander les raisons pour lesquelles il faisait un film. C’est un de mes obstacles, c’est en cela que nous nous distinguons.

 

Propos recueillis pour la Cinémathèque de Grenoble par Emeline Wuilbercq.