André S. Labarthe nous a quitté : hommage

ANDRÉ S. LABARTHE ET LA RECONDUCTION CINÉMATOGRAPHIQUE

Critique fameux aux Cahiers du Cinéma et cinéaste prolifique [1], André S. Labarthe filme depuis 1982, le 30 novembre de chaque année, un coin de rue en bas de chez lui dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Il place une caméra 16 mm sur un trépied, à plus de deux mètres cinquante de haut. Un preneur de son avec une perche l’accompagne. Le rituel s’est installé. Ses amis-équipes sont là, à midi chaque année de ce même jour à l’angle de la rue Ramey et de la rue Custine pour assister ou aider au tournage, avant d’aller tous ensemble déjeuner.

L’architecte-cinéaste Guillaume Meigneux était là le 30 novembre 2007. Il a réalisé L’agnosie visuelle, un court film sur ce projet [2]. La séquence tournée par Labarthe est assez brève puisque le temps du plan est donné par la taille du magasin de la caméra pour une pellicule 16 mm, cent vingt mètres, soit une dizaine de minutes si le film est projeté à vingt-quatre images par seconde. « Le plan débute par un plan fixe dans l’axe de la rue Ramey où Labarthe présente brièvement l’équipe et annonce la date, le lieu et l’heure, puis un lent panoramique jusqu’à arriver dans l’axe de la diagonale du carrefour, pause de 4 min puis lent panoramique jusqu’à finir dans l’axe de la deuxième rue, pause de 2 min et lent panoramique de retour sans interruption jusqu’au point de départ. »

À partir de 2012 cet heureux rituel s’est arrêté. Un désaccord entre le réalisateur et son producteur-ami à propos du passage en numérique pour tourner le plan en est la raison principale. André Labarthe précise lors de sa venue à Grenoble que sans les trois conditions initiales – 1. de la pellicule, 2. du 16 mm, 3. une durée de 10 min, donnée par la taille du magasin –, l’expérience n’a plus aucun sens. Cela constitue depuis 1982 exactement trente films, à la durée et au cadrage quasi-identiques, réalisés peu ou prou dans les mêmes conditions matérielles pour filmer cet angle de rue, son angle de rue. Dans l’entretien que mène Guillaume Meigneux avec André Labarthe et son producteur, Labarthe précise qu’il a jusqu’à aujourd’hui refusé de visionner les films tournés alors même que ceux-ci sont développés (toujours sur pellicule 16 mm) : « À quoi bon, vu que de toute façon, nous allions recommencer l’année prochaine. De plus il faut être franc, nous avions tous vu qu’il ne s’était rien passé d’extraordinaire dans ces dix minutes, ni la première année ni les autres. » La seule perspective que Labarthe imagine est celle d’un mur d’images : « un empilement d’écrans avec un écran par plan et par année pour exposer les vingt-cinq [à l’époque du témoignage] et là l’œil se baladerait, tiens 82 c’est la date de naissance de mon fils, et toi c’est quelle année ? ». Le mur d’images permettrait pour Labarthe de comparer des séquences entre elles pendant leur déroulement même, ce que ne permettrait pas un montage bout à bout ou des visionnages séparés.

Nicolas Tixier

André S. Labarthe et son équipe
Tournage à l’angle de la rue Ramey et de la Rue Custine – 30 novembre 2007
Photogramme issu du du film de Guillaume Meigneux L’Agnosie visuelle, 2000

[1] André S. Labarthe débute en 1964 la série de documentaires Cinéastes de notre temps, co-produite avec Janine Bazin, où des cinéastes sont invités à réaliser le portrait d’autres cinéastes et dont il réalisera lui-même plusieurs épisodes dans lesquels il affirme un regard précis et décalé, offrant parfois plus d’importance aux silences qu’aux réponses. Que ce soit par l’écriture, la critique ou la réalisation, André S. Labarthe reste très attaché à l’improvisation, au hasard et à l’expérimentation.

[2] Guillaume Meigneux, L’Agnosie visuelle, 20 min, 16 mm, couleur, Le Fresnoy, studio national des arts contemporains, 2000. Le film a été projeté en présence d’André Labarthe dans le cycle-séminaire Traversées Urbaines saison 3 le mardi 15 janvier 2013.