Cinéma / odyssée – par Pierre-Damien Huyghe

Cinéma / odyssée, Pierre-Damien Huyghe

La première fois que j’ai vu Adieu Philippine de Jacques Rozier ne date pas d’aujourd’hui. Un jeune homme, guère installé dans la vie, n’envisageant pas de le faire, refusant même d’y penser au grand dam de ses parents, lesquels lui offrent encore, semble-t-il, gîte, couvert et, en ce sens, foyer, est rattrapé par l’Histoire. L’État français, qui maintient l’ordre en Algérie, qui plus réellement y mène une guerre sans nom, requiert à cette fin sa jeunesse : il oblige à un terrible service militaire. De ce service, le film ne montre rien. C’est son horizon, non son objet. Ce qui est porté à l’écran, c’est la pérégrination du jeune homme dans ses derniers jours de liberté, dans sa vacance d’avant-guerre. Elle est amoureuse et indécise, cette pérégrination. Elle mène le film jusqu’en Corse, alors extrême sud du filmable. Au-delà, c’est l’Algérie en ce temps là interdite au cinéma dans sa liberté et sa poétique propres. Le retour du jeune homme dans son foyer, prélude au départ guerrier, est elliptiquement évoqué : un bateau quitte son port. Il pourrait – ce serait presque la même image – aller vers le sud, et sûrement un semblable navire le fera-t-il bientôt. Pour l’heure, on rentre à la maison. Ce retour n’est pas filmé. C’est le temps de vacance, c’est la pérégrination qui sont décidément l’affaire du film.

Bien des années plus tard, me voici devant Inland de Tariq Teguia. À plus d’une génération de distance, nouvelle pérégrination. Il y a toujours de la guerre en toile de fond. Certes il n’est plus question d’y participer directement, mais c’est bien la politique d’un État défendant ses intérêts qui embarque le principal protagoniste du film dans l’aventure qui va être la sienne. L’Algérie (cette fois, nous y sommes) n’est pas, c’est le moins que l’on puisse dire, exactement démobilisée. L’axe géographique est le même : nord-sud, à ceci près que le point de départ, nord désormais du film, est la limite sud interdite de jadis. Quant au point, d’arrivée, sud en quelque sorte actualisé du cinéma, il apparaît comme une nouvelle limite du filmable, nouvelle par sa localisation certes, nouvelle aussi en ceci que sa condition n’est pas comme autrefois de l’ordre d’un interdit. Non, elle appartient à la technicité même du cinéma. Où nous sommes alors, la lumière est telle que les capteurs, sur la caméra, n’y suffisent plus : elle les illumine tant qu’ils en sont aveuglés.

C’est en articulant dans mon esprit ce film de Teguia à celui de Rozier que j’ai commencé à former l’idée d’un cycle qui permettrait d’examiner s’il y a un rapport du cinéma à l’odyssée.[1] Idée vague d’abord, imprécise, très imprécise, pas même une hypothèse. Car, après tout, le fil était ténu, et plutôt subjectif, tenant seulement à ceci qu’il y avait, comme j’ai dit, une sorte de pérégrination. Cette pérégrination concernait assurément des personnages emmenés hors de leurs lieux les plus apparemment familiers et considérés, je l’ai dit aussi, dans une singulière vacance. Mais elle ne concernait pas moins le cinéma, les deux fois porté, transporté jusqu’à une limite des capacités de tournage, les deux fois embarqué dans une aventure et les deux fois, ainsi embarqué, déplacé de ses lieux les plus habituels de confection (le film de Rozier commence, justement, sur une scène de studio et s’en va de cette scène, celui de Teguia rompt avec tout un milieu de discussions urbaines où il nous a d’abord laissé penser qu’il se tournerait). Restait dans cette affaire, énigmatique, mystérieuse et comme exclue de l’un et l’autre film, la mer foyer de l’Odyssée majuscule, du poème historique et fondateur, la Méditerranée. Du sort de cette mer au cinéma, les projections organisées par la Cinémathèque de Grenoble proposent non pas une étude systématique mais au moins une certaine exploration. C’est pourquoi y est présenté pour commencer, outre ces deux œuvres de Jean-Daniel Pollet opportunément titrées Trois jours en Grèce et Méditerranée, un film de Godard à ces œuvres articulées, les citant même, Film socialisme.

Plus tard encore, j’ai vu, de Tariq Teguia toujours, Révolution Zendj. Ce film venait à mes yeux en relais d’Inland. Il commence dans la lumière aveuglante, la même ou presque, qu’à la fin d’Inland. Mais c’est à présent pour nous emmener vers le nord, pour nous faire par hypothèse traverser la Méditerranée, aller en Grèce, puis au Liban et, finalement, en Irak. Nous ne sommes pas, je le sais, sur les lieux historiques de l’Odyssée. Tout de même, les trois films dessinent une sorte d’itinéraire aventureux, et sûrement pas tracé d’avance, dont le périmètre n’est pas celui de l’Odyssée, mais dont l’orientation générale prend tout de même globalement à rebours l’axe qui fut celui d’Ulysse dans son aventure. Nulle planification certes en cela, avancée tout de même en ligne brisée vers un espace d’où l’Occident s’est éloigné et contre lequel même il s’est construit. Cette fois, j’avais mon hypothèse. Je pouvais me demander si, au sein du cinéma, en cherchant, en s’aventurant dans son histoire, on ne pouvait pas trouver trace d’une sorte de méditation à son tour aventureuse, livrée aux hasards des films, incluant à l’occasion leurs opérations mêmes (après tout, faire un film, c’est souvent se résoudre à embarquer tout une équipe hors des lieux maîtrisés – et très occidentaux – des studios) et retournant en quelque manière toute une sensibilité vers des sources dont elle n’existait qu’à s’en être absentée.

 

 

Partie de Troie ruinée et dévastée à l’est pour, suivant un itinéraire improbable et parfaitement indirect, se rendre à Ithaque où la Grèce antique s’ouvrait plus qu’ailleurs aux paysages du soleil couchant, l’Odyssée définit le terme de son voyage comme source et patrie. Il se pourrait que le cinéma ne fasse pas moins, mais à l’inverse. Dans l’Europe où a commencé son histoire, dans cet ouest plus éloigné encore, celui de l’Amérique, où il fut conquérant, peut-être y a-t-il, malgré l’apparence, des ruines, et sans doute n’y a-t-il pas tout ce qu’on peut chérir. Quoiqu’il en soit, nous avons là une clé du programme proposé par la Cinémathèque. On dit que dans les contes les personnages sont arrachés par un événement à une situation initiale heureuse dont il s’agit de retrouver pour finir un équivalent. En ce cas, le cinéma dont il est ici question ne conte pas : l’intranquillité est pour lui initiale, et il en cherche l’issue. La trouve-t-il jamais ? Il faudra voir.

Tout ce que je viens de dire explique qu’une place importante soit faite, dans le cycle, au cinéma de Robert Kramer. Pour ce cinéma, quel est le foyer ? Où ? Revenons à l’Odyssée. Quand il rentre chez lui, à Ithaque, Ulysse retrouve-t-il lui-même vraiment ce qui lui a tenu à cœur pendant toutes les années de sa pérégrination ? Même au port, même revenu du hasard et des tentations du voyage, il doit lutter, et de quelle lutte ! Le poème ne vaut comme conte que dans sa seule phrase finale lorsqu’il dit qu’Ulysse obéit si bien à une parole divine d’Athena lui ordonnant de « cesser la discorde de la guerre intestine », que la déesse « scella pour toujours l’alliance entre les deux partis ». C’est donc que le foyer tant désiré n’était pas inconditionnellement dans le bonheur. Certes pareil bonheur n’est pas absolument absent dans le texte d’Homère. Mais il n’a jamais lieu dans le temps des actions que le poème relate. S’il existe, c’est donc d’abord par supposition. Et s’il s’actualise, s’il y a bien quand même quelques moments où Ulysse s’y retrouve, ces moments sont furtifs : quelques échanges de regards, quelques retrouvailles quasi tacites, là dans le poème par exception à l’historique majeur du récit. De même, j’y reviens, où est chez Kramer le foyer ? Peut-être dans cette courte séquence substantiellement intime de Point de départ où naît un bébé, pas n’importe quel bébé, mais l’enfant même du réalisateur (on le sait alors à la voix qui accompagne la séquence). Peut-être dans le filmage du visage, par la caméra en quelque sorte caressé, de Linda Evans condamnée à quarante ans de prison (nous le saurons explicitement à la toute fin) dans « son » pays. Peut-être dans ces moments où, malgré les discours, voire en-deçà d’eux, fussent-ils éloquents ou bien intentionnés, quelque chose se présente ou s’entend (la sonorité, les sons ne sont pas rien non plus) de l’activité des corps et de la présence des objets. Ces moments tantôt rompent, tantôt doublent la continuité des récits quels qu’ils soient alors. Ils n’existent qu’à traverser l’exposé thématique des films, même quand cette thématique redouble, en le généralisant, le motif du cœur intime, du foyer, de l’habitat.

Savoir ce que l’Amérique a transporté de son cœur au Vietnam ou ailleurs, savoir ce qu’un Américain, pensant à ce qui le tient comme tel, peut faire encore de ce transport et ce qu’il en demeure, n’est-ce pas en effet ce qui motive le plus manifestement tout le cinéma de Kramer ? Cette question peut se généraliser : dans les pérégrinations des films, où est le cœur ? Mais elle peut aussi se retourner, non moins du reste que dans l’Odyssée : que faut-il pouvoir un temps au moins mésestimer sinon oublier pour se rendre ailleurs ? Les humains ont un cœur, mais s’y abandonnent-ils ? Savent-ils jamais au bon moment où il est ? Ne sont-ils pas exilés la plus grande partie de leur temps ? Pour ce qui le concerne, au nom de quoi et pourquoi Ulysse a-t-il quitté son royaume ? Là n’est pas bien sûr littéralement la question de l’ensemble des films que rassemble le programme de la Cinémathèque de Grenoble. À une exception près, l’histoire d’Ulysse n’y est pas même mentionnée. Mais tous l’impliquent substantiellement. Il y va de départs, d’éloignements et d’abandons où se nourrit un énigmatique et paradoxal regret .

 

Ce regret n’est pas exactement un chagrin. En tout cas, il n’est pas tragique. Le poème d’Homère, au reste, n’est pas de cet ordre. Il précède historiquement le temps des tragédies et ses héros ne sont pas sans faille d’un seul parti. Ils s’interrogent, se réunissent en assemblées, fussent-elles restreintes, discutent de la conduite à tenir, cherchent. N’oublions pas qu’à Ulysse il fut proposé d’abandonner le monde des mortels et qu’il s’y refusa. C’est donc qu’il tenait quand même à sa condition, c’est bien qu’il avait cœur au monde des humains. Sans doute ne l’a-t-il pas toujours su. Quand il partit, quand il répondit à l’appel guerrier qui allait le mener à Troie, il ignorait sûrement, lui, Ulysse, ce à quoi il tenait et ce qui le tenait dans l’existence. Il n’a su qu’après. C’est-à-dire pendant son aventure, et du fait même des contrariétés qu’elle lui opposait. C’est dans la pérégrination, malgré l’éloignement ou en lui, que s’est découvert, à chaque péripétie davantage, ce qui compte, fût-il en fait jamais donné au présent, mais par lui cependant indiqué. De même y va-t-il, en chacun des films présentés, d’un apprentissage, aussi difficile soit-il, celui d’une humanité vouée non pas à toute se laisser happer par les causes supérieures qu’aujourd’hui l’économie, la politique et les États défendent, mais à savoir, en revanche, qu’elle ne tient pas essentiellement à être ainsi happée. Si les grandes causes que je viens de dire (économie, politique, intérêts étatiques) occupent le monde, elles n’en sont pas le plus réel soutien. De leur côté, les dieux du temps des Grecs, sur-hommes par définition, n’apprenaient rien des aventures auxquelles ils assistaient : elles ne les touchaient pas. Ils n’apprenaient rien parce que, dans leur monde, il n’y avait, il n’y a rien qu’ils regrettent jamais. Or c’est un fait que dans l’Odyssée, Ulysse, s’il est loin d’être faible, s’il est capable d’immenses colères, s’il sait combattre jusqu’à la violence la plus extrême, cependant pleure. Plusieurs fois, les larmes lui viennent sans honte. Il pleure ainsi parce qu’il sait possible, dans son cœur au moins, un autre séjour que celui où présentement il se trouve, parce que sa vie lui fait connaître que toutes les situations ne se valent pas, parce qu’il peut comparer d’expérience divers cas d’existence. Là est aussi bien la condition de son courage (ce mot, faut-il que je le rappelle, vient de cœur) et ce point est capital : dans le temps de la pérégrination, le pèlerin ne réussit pas. Cependant, quand même, il poursuit la route qui sera la sienne. Être courageux : faire quand même, faire en dépit de l’adversité, continuer quand bien même la réussite n’est pas au rendez-vous.

 

 

Des figures d’un courage à situer en-deçà pour ainsi dire des grandes mobilisations collectives, il nous en sera proposé dans chacun des films que la cinémathèque de Grenoble a rassemblé dans son programme. Mais il n’en sera pas question sur le mode propre au poème d’Homère. Car ce poème est tout de même, pour l’essentiel, un récit. La situation que les spécialistes disent être celle de l’énonciation y est en conséquence constante, elle se trouve à distance stable – celle que structure l’imparfait ou le passé simple si je me réfère aux traductions – de ce qu’elle énonce. Tel n’est pas a priori le cas du cinéma. Car il n’est pas de film qui ne varie, comme on voudra, soit la distance entre l’enregistreur (les caméras, les magnétophones) et l’enregistré, soit la focalisation, soit la profondeur de champ, soit même tout simplement le point de vue. Ainsi l’énonciation, si même le concept convient encore, voyage-t-elle au cinéma. Matériellement quand il s’agit de tourner (de fabriquer la pellicule si je me réfère au temps des premières techniques), un film est une odyssée. La question est ensuite de savoir comment le montage, qui donne la forme en dernier recours, se tient par rapport à cette odyssée, s’il la respecte voire l’exalte, ou si au contraire il la nie ou la dénie. Quand ce dernier parti est pris, le cinéma se perd dans le récit ou le conte. Ce n’est pas ce qu’ici nous verrons. Le cinéma peut aux enjeux de l’odyssée humaine donner une forme singulière : une forme d’époque certes, une forme quand même, une forme quand bien même un film ne se réalise pas comme s’écrit un poème.

Pierre-Damien Huyghe est professeur émérite à l’université Paris1-Panthéon-Sorbonne.

Il est l’auteur, notamment, de Le cinéma, avant, après, De l’Incidence éditeur, 2012.

[1] Il est possible que ces films ne soient pas actuellement disponibles à la diffusion en public. Bien sûr, c’est regrettable. Considérons qu’ils ont figuré dans la liste des œuvres que la Cinémathèque de Grenoble envisageait de projeter lors du cycle Cinéma/odyssée, et qu’ils y demeurent toujours idéalement.