Cycle Mae West en décembre : pourquoi Mae West ?

Pourquoi Mae West ?

Une apologie du Mauvais Genre

C’est étrange vos ne trouvez pas? Non? La « pouffe » d’Hollywood, l’harengère à l’accent des banlieues new-yorkaises, celle que les historiens du cinéma (masculins il est vrai) n ‘évoquaient qu‘en se pinçant le nez, (l’impasse totale serait trop apparue comme un geste de censure idéologique. Alors en fallut bien passer par dessus quelques vagues hauts le cœur). Celle-là qu’on reléguait dans les notes de bas de page, au piquet, punie parce quelle avait la langue trop bien pendue, et surtout parce qu’elle prétendait parler le féminin directement en se passant d’un traducteur appointé qu’il soit père, mari ou frère, et d’un censeur soucieux que l’on reste dans les limites du convenable.

Convenable ?  Oui, enfin, que l’ordre règne, que rien ne viennent souiller la belle, la sage image, l’icône pour tout dire admirable de la femme en posture de mère de leurs enfants et gardienne de l’autel sur lequel trône les dieux Lars. L’ordre régnant le bonhomme pouvait alors s’éclipser pour aller, quelques mètres plus loin, s’adonner à de mignardes idolâtries avec quelques rusées gourgandines rompues à la pratique voluptueuse de mille petits jeux plus ou moins enfantins.

Bien entendu il aurait été du dernier mauvais goût que cela se dise. Tout au plus cela pouvait-il se murmurer accompagné d’adéquates grimaces. Le déploiement de ce dispositif tout masculin ne laissait pas un grand espace aux épouses et mères pour vivre une vie qui leur convienne. D’ailleurs là n’était pas le propos. On ne leur demandait pas d’adhérer, faire semblant suffisait amplement. Ce n’est quand même pas la mer à boire, bon sang de bois !

Et voilà qu’une parmi celles-là, une comédienne, une saltimbanque, une fille des faubourgs, profitant de la faille que la production de masse (la chaîne, ses petits et grands chefs) entreprend sournoisement de saper les soubassements virils de l’édifice social, en profite pour prendre le large et surtout la parole. Comme si elle était un homme.

Elle se débarrasse du dispositif ventriloque dont toute femme se trouve dotée par leurs bons pères, Et c‘est alors comme la révélation d’ un monde nouveau, de territoires jusque là inaperçus bien qu’ils figurent depuis toujours dans la trace que laisse chacun de nos pas. Scandale, déplorable scandale que tout cela. Scandale plus encore par le fait que Mae est une artiste. Une star même, comme on dit là bas au pays qui va inventer plus tard les « success stories». De ce fait, sa parole circule se répand, affecte le champ social. C’est un personnage public sur le corps duquel viennent se croiser séduction et richesse, d’où il découle mécaniquement qu’elle accède au champ du pouvoir.

Cela est vrai de toute personne qui accède au statut de personnage public. Mais toute personne accédant au pouvoir ne décide pas d’en faire un usage altruiste. Mae oui. Ce potentiel d’action dont elle dispose, elle le met délibérément au service d’autres qui n’ont pas sa force et sa chance.

Par ce geste, Mae entreprend une ultime métamorphose (métamorphose : processus par lequel un être, une chose rejoint son devenir dans l’acquis d’un état et d‘une forme non déductible de l’état et de la forme antérieure – ainsi la morphologie de l’asticot ne permet en rien d’anticiper son devenir ailé).

Ainsi en va-t-il de l’assomption du héros (ou de l’héroïne) dont le comportement doit révéler des vérités d’action spécifiques. Mais encore faut-il que ces faits soient transformes en une suite de thèmes narratifs et qu’un récit vienne organiser cette matière en un objet fictionnel, pour que cette valeur d’exception se constitue en une singularité et qui devra être perçue comme tel par l’environnement social.

Ce processus est long, douloureux, dangereux. Les récits de sélection du héros (les contes mais pas seulement) l’attestent. Ainsi Mae West n’est-elle devenue telle qu‘au prix d’une longue et douloureuse sélection (voir le texte d’Aude Fauvel dans le Programme)

Nous portons tous en nous le canevas de cette métamorphose mais tous ne sont pas capable de l’incarner.

Celle qui a conduit la vulgaire poissarde que son  époque a voulu voir en elle, au devenir héroïque que nous reconnaissons aujourd’hui dans son image, ne fait pas exception. Lui rendre hommage ne fait qu’acter ce qui est devenu pour nous une évidence.

Ainsi peut-on dire du mauvais genre en proie aux arcanes du temps.

Bernard Mallet
octobre 17

 

Le Cycle Mae West a été pensé et programmé par Bernard Mallet et Aude Fauvel