David Lean : le grain de sable et l’univers

Cycle David Lean  (janvier – février 2015)

DIRECTOR DAVID LEAN ON THE SET OF 'THE PASSIONATE FRIENDS'« Le grain de sable et l’univers »
par Sylvain Angiboust

Englober d’un seul geste l’homme et le monde, tel fut le projet, grandiose, du cinéma de David Lean.
Dans ses premiers films, le jeune réalisateur, associé au dramaturge Noël Coward, s’attache au quotidien, célébrant en pleine Seconde Guerre mondiale la douceur du foyer britannique, vers lequel convergent les souvenirs des soldats naufragés de Ceux qui servent en mer. Heureux mortels a pour décor quasi-unique une maison populaire, dont on suit sur vingt ans la vie des habitants. L’exiguïté du lieu contraste avec l’ampleur temporelle du récit, qui annonce les fresques à venir. À chaque film, Lean repousse l’horizon de ses personnages : dans L’esprit s’amuse, vaudeville charmant, un couple bourgeois découvre l’existence de l’au-delà, et la femme au foyer de Brève rencontre fugue loin de ses responsabilités avec un homme rencontré par hasard.

Cette ouverture au monde se poursuit dans les adaptations des romans initiatiques de Charles Dickens (Les grandes espérances et Oliver Twist) où Lean utilise des décors disproportionnés et une grande profondeur de champ pour faire ressentir la difficulté de l’individu à trouver une place dans le monde. Il en ira de même dans Chaussure à son pied (Hobson’s Choice, 1954), magnifique récit de l’émancipation d’une vieille fille. Le mur du son (1952), consacré aux pionniers de l’aviation, abandonne la terre ferme pour la conquête du ciel puis de l’espace.

L’ Angleterre est définitivement trop petite pour David Lean qui devient dans la seconde partie de sa carrière un infatigable voyageur. En 1955, Vacances à Venise est une œuvre de transition : l’histoire de cette touriste américaine qui passe ses premières vacances à l’étranger est aussi le premier film que Lean tourne en dehors de son pays. À une époque où l’on recourt encore volontiers à la transparence pour filmer en studio des scènes se déroulant à l’étranger, le réalisateur exige de tourner tous les extérieurs de son film en Italie. Un souci de réalisme qui se retrouvera dans ses films suivants, tous filmés en paysages naturels, dans des conditions extrêmes, à l’opposé des décors de studio expressionnistes de la période anglaise.

davidlean2Cette ambition a un prix : dans les vingt-cinq années qui suivent, Lean ne réalisera plus que six films, mais chacun
est une aventure hors-norme qui marque durablement l’histoire du cinéma : il explore la jungle (Le Pont de la rivière Kwaï, 1957), le désert (Lawrence d’Arabie, 1962), les steppes de Russie (Docteur Jivago, 1965), les falaises sauvages d’Irlande (La Fille de Ryan, 1970) et les montagnes du Raj (La Route des Indes, 1984). Cette ouverture au monde est aussi une ouverture à l’Histoire, dont les soubresauts bousculent les destins individuels : les deux Guerres mondiales, la Révolution russe, la guerre d’indépendance irlandaise, la fin de la période coloniale. Cette série de films inouïs constitue encore aujourd’hui le modèle de la fresque historique, romanesque et contemplative, telle qu’on la retrouve chez James Cameron (Titanic), Joe Wright (Reviens-moi) ou Steven Spielberg (Cheval de guerre).

Le spectacle est splendide mais il n’est pas innocent : Lean filme un monde épique rongé par le doute et la désillusion. Ses héros sont en quête d’un idéal qui se heurte à la réalité, aux normes sociales (les amants de Brève rencontre) ou à la politique (Lawrence d’Arabie, Docteur Jivago). La destruction finale du pont de la rivière Kwaï est celle d’un rêve qui vole en éclats : cette Vanité fait écho aux exigences artistiques grandissantes du cinéaste, qui se donne tout entier à ses films (les tournages de Lawrence d’Arabie et de La Fille de Ryan s’étalent sur plus d’un an). Dans les dernières œuvres de David Lean, l’intime ne se dilue donc pas dans le grand spectacle, il est au contraire renforcé par son inscription dans des paysages grandioses qui font ressortir les failles des personnages.

Avec vingt-cinq ans d’écart, Brève rencontre et La Fille de Ryan racontent ainsi la même histoire – celle d’une épouse déçue et adultère – mais d’une façon différente qui rend compte de l’élargissement de la vision du cinéaste : le premier est une tragédie en sourdine et le second un mélodrame flamboyant. Brève rencontre interroge le rôle de la femme dans la société et La Fille de Ryan passe de la morale à la métaphysique en questionnant la place de l’être humain dans l’univers.

davidleanMonteur de formation, Lean excelle à faire se rencontrer de la sorte le microcosme et le macrocosme, l’échelle humaine et celle de l’univers : c’est le raccord fameux de Lawrence d’Arabie entre la flamme d’une allumette et un lever de soleil sur l’immensité du désert. Au cœur de ces spectacles monumentaux, d’infimes détails, des instants de poésie : une ombre qui s’étend sur le désert, des cristaux de glace et une fleur jaune, des traces de pas dans le sable, une ombrelle soufflée par le vent… Des miniatures qui rendent sensible la grandeur de la nature.

Sylvain Angiboust
est complice de la Cinémathèque depuis 2012