Eric Rohmer et les femmes

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rohmerCeci n’entend pas dévoiler au grand jour des affabulations diverses et variées qui attireraient les friands de qu’en dira-t-on. Non. En fait, et tout simplement, c’est le regard d’une spectatrice plutôt banale qui sera dévoilé au cour de ces lignes : mais un regard sur quoi exactement ? Très souvent, les films de Rohmer accordent une place centrale aux personnages féminins, et même lorsqu’elles ne sont pas les protagonistes principaux, leur rôle est déterminant pour la conduite de l’intrigue. Leur présence systématique n’a rien d’étonnant en soi : les courts et longs-métrages rohmériens dépeignent des tranches de vie dans lesquelles la plupart des mortels se sont reconnus au moins une fois, et la population générale se composant d’au moins 50% de femmes, il n’y a rien d’étonnant à leur apparition à l’écran. Mais justement, comment apparaissent-elle dans le monde de Rohmer ?

 

Sans élucubration philosophique, je dirais que les femmes sont d’abord sublimées par leur naturel. Très peu de chichis, pas de tenues de grands couturiers, peu maquillées si ce n’est un maquillage discret qui se veut l’apanage du quotidien : rien n’est laissé au hasard mais la simplicité est reine. Lorsqu’on voit Chloé (L’Amour l’après-midi, 1972) débarquer dans le bureau de son ancien ami, elle revient d’un long séjour à l’étranger et porte en tout et pour tout un jean et un vieux blouson. Françoise Fabian apparaît au spectateur comme la plus apprêtée des femmes rohmériennes (mais toujours avec sobriété) : dès le départ, lors du repas qu’elle organise avec ses deux comparses, Maud –son personnage – semble apprécier les belles robes et, à en juger par son choix de couverture à poils d’origine indéterminée, les accessoires à la mode des années 1960.

Chez Rohmer, c’est aussi l’hommage au corps féminin : le Genou de Claire ou encore le physique tout entier de la belle Haydée (La Collectionneuse, 1967) en fait frémir plus d’un. Mais là encore, leur fraicheur et leur naïveté en font des jeunes femmes magnifiées et dangereusement attirantes. Dangereusement parce que, même si le personnage a des difficultés à savoir ce qu’il veut, les femmes des films de Rohmer finissent par être satisfaites plus ou moins par chance : Félicie (Conte d’hiver, 1992) rompt avec les deux hommes qui seraient susceptibles de l’aimer pour finalement retrouver son grand amour perdu ;  Jacqueline (La boulangère de Monceau, 1963) arrive à attirer l’attention d’un homme qui, au départ, n’a d’yeux que pour une autre femme. Rohmer confie donc au sexe faible un pouvoir d’attraction indéniable, dont ce dernier ne perçoit pas constamment la mesure.

Pour les plus misogynes, le réalisateur montre aussi très bien l’aspect névrotique de certaines femmes. Je me contenterai de dire qu’il dépeint de manière extrêmement juste la dépression : Delphine (Le rayon vert, 1986), à force de toujours changer d’avis et de n’être jamais satisfaite de sa situation, en devient horripilante. Au début, un sentiment de pitié nous envahit : il faudrait tout tenter pour la sortir de son marasme. Et puis, au fur et à mesure des minutes, le spectateur devient désemparé et n’a qu’une envie, celle de lui donner deux gifles pour la secouer. Cependant, Marie Rivière, qui interprète magistralement son rôle, nous met devant l’évidence que seule sa propre initiative peut la rendre heureuse de nouveau.

Rohmer, et c’est là tout son talent, construit un panel de situations quotidiennes extrêmement diverses et surtout, bien crédibles. L’honneur qu’il fait aux femmes est alors de les représenter telles qu’elles vivent et progressent durant leur existence. Cette problématique devient d’autant plus intéressante qu’elle traverse les âges : l’esprit et les mœurs de Suzanne (La carrière de Suzanne, 1963) diffèrent de ceux d’Aurore Roscher (Les rendez-vous de Paris, 1994). Le plus beau témoignage de Rohmer et de son amour pour les femmes reste encore la séquence du rêve dans L’Amour l’après midi : toutes ses actrices fétiches, toutes ses femmes qu’il a côtoyé, déambulent dans la rue telles des trophées insaisissables.

Par Alix Gremillet