L’oeil du soutier, par Bernard Mallet

Les artistes il faut les aimer ; eux seuls savent parfois nous prendre par la main pour nous conduire à la table où festoient les dieux.

Une vie humaine c’est un assemblage hétéroclite d’actes et de mots  décidés en grande partie par le hasard A l’usage cependant, cet assemblage improbable dessine une figure qui identifie individu unique à l’exclusion de tous les autres

Pour la plupart d’entre nous il n’y a pas grand-chose à en dire. Ce sont des images banales parce que prévisibles. Quand bien même s’y révèle la marque d’u n événement douloureux , tragique même (la maladie la perte, la mort), cela n’en annule pas la banalité. On ne peut que répéter à leur sujet ce qui déjà a été dit des millions de fois. A vie convenue récit stéréotypé. Plutôt le déroulement d’un script que l’écriture pleine d’un récit. Ne dit-on pas que ce sont là gens sans histoire ?

Mais parfois, il arrive qu’une vie, la manière dont elle raisonne en nous produit un son étrange, insolite. Les événements par lesquels une vie se reconnaît semblent tout à coup compter moins que le récit qu’ils autorisent, appellent même. Ce ne sont plus les événements qui dictent le récit, c’est le récit qui en fait, détermine le choix des événements. Comme si la vie effective, contingente, de la personne nous semblait être comme l’actualisation d’un texte déjà écrit, (par qui ?). Le récit de vie devient alors l’exposé d’un destin. L’individu ne s’appartient plus. IL est en quelque sorte privé de sa parole propre afin de pouvoir devenir un porte-parole. Cette perte de réalité, cet arrachement à l’ordre des faits, transforme le vivant en une icône aussi bien peut on dire une légende.

Il n’est as donné à tout le monde d’avoir ce don de transmuter le plomb vil du quotidien en l’or pur de la légende. Ne dit-on pas qu’une légende est dorée ?                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                          Jean Marie est de ceux qui possèdent ce don de bouleverser l’ordre des choses, d’arracher les événements à leur pesanteur de tenir à distance le solennel, le convenu par un sourire, une pirouette. « Embarqué » comme il le dit, il se retrouve dans la marmite où mijotent quelques unes des aventures les plus importantes et aussi les plus brulantes qui ont fait l’Histoire du XXe siècle : fin de 2ém guerre mondiale, la guerre d’Algérie et l’Indépendance, 10 ans d’exil. Mais la grande aventure de sa vie ne fut pas la politique. Celle-là s’est imposée à lui de raccroc. Sa véritable passion fut et reste artistique. La passion du théâtre est au cœur de son rapport au monde. En France avec Roger Planchon, J.Vilar, il vit l’aventure du théâtre populaire et de la décentralisation, en Allemagne, en Algérie où son rôle dans la Resistance algérienne le met en position de fonder une Ecole nationale de théâtre puis à Grenoble appelé à la tête de cette maison par Georges Lavaudan, il participe à quelques unes des grandes aventures artistiques de cette seconde moitie du XXe siècle.

Mais Jean Marie à l’élégance d’évoquer tout cela en un récit modeste, celui d’un témoin qui se serait trouvé mêlé de prés aux grandes affaires du monde comme par inadvertance. Presque comme s’il s’agissait d’un malentendu. Cette façon qu’il a d’évoquer cette vie fantasque comme si il parlait d’un autre, exclu qu’on le retrouve à l’avant scène. C’est du fond du plateau qu’il s’adresse à nous. Témoin de tout, sa présence passe quasi inaperçue et pourtant sans elle la scène serait boiteuse A l’instar du Soutier sans lequel le fier steamer n’est qu’une tole creuse, livrée « Au clapotement des marées », Il suffit que tu rentres en scène, Jean Marie, pour que du fond de sa tombe le vieux Fellini (encore un ami celui-là) s’écrit « E la nave va! »

Je te salue Jean Marie !

BM