Retour vers le Futur : spécial Dinosaures !

Ce vendredi 15 décembre au Juliet Berto, une séance spéciale « Dinosaures avec deux films cultes, présentés par Jean-Pierre Andrevon

À 20h, LE MONSTRE DES TEMPS PERDUS

The Beast From 20,000 Fathoms (USA, 1953)

Réal. : Eugène Lourié. Sc. : Louis Morheim, Fred Freiberger, d’après la nouv. de Ray Bradbury. Ph. : Jack Russell. Mont. : Bernard W. Burton. Mus. : David Buttolph. Eff. spé. : Ray Harryhausen, Willis Cook. Int. : Paul Christian, Paula Raymond, Cecil Kellaway, Kenneth Tobey, Donald Woods. 1h20.

Un dinosaure endormi sous les glaces du pôle est réveillé par des explosions nucléaires et nage vers New York où il va arpenter les rues, semant la dévastation sur son passage. Des projectiles chargés d’isotopes radioactifs auront finalement raison de lui au milieu du parc d’attractions de Long Beach. Premier long métrage réalisé par le chef décorateur Eugène Lourié et produit par Jack Dietz et Hal Chester pour la Warner, le film est un jalon remarquable sur deux points : il est à l’origine de toutes les histoires de monstres géants venant écraser des villes sous leurs pattes – le premier Godzilla* en procède directement, mise en accusation de l’atome comprise ; et c’est le premier film où Ray Harryhausen est seul aux commandes de ses effets spéciaux à base de stop motion et de travelling matte. Même si le métrage souffre parfois de bavardages intempestifs entre militaires et savants, la mise en œuvre est remarquable, ne serait-ce que parce qu’il est le premier. Basée sur une nouvelle de Bradbury (« La Sirène ») – un simple prétexte puisque, chez l’écrivain, le dinosaure est seulement attiré par un phare qu’il prend pour l’une de ses congénères et qu’il vient enlacer, une séquence qu’on trouve dans le film –, l’œuvre fait se succéder des morceaux de bravoure d’autant plus remarquables qu’elle n’a coûté que 200 000 dollars, autant dire rien selon les critères d’aujourd’hui : apparition de la bête au milieu d’une tempête de neige, son émergence nocturne dans les écumes de la côte, la séquence du phare, toutes celles où elle arpente New York, piétinant la foule et les voitures, balayant de sa queue les buildings (des maquettes à la japonaise), finale au milieu des montagnes russes de Coney Island. Harryhausen, vu la taille, n’a pas cherché à reproduire un dinosaure véritable, inventant pour la circonstance un imaginaire Rhédosaurus, sorte de tyrannosaure à crête d’iguane. Le succès du film entraîna les producteurs à enchaîner immédiatement sur un autre monstre, qui cette fois « vient de la mer .»

Ray HARRYHAUSEN  (USA, 1920-2013)

C’est la vision de King Kong qui décide de la vocation du jeune Ray Harryhausen, né le 29 juin 1920 à Los Angeles. Il a alors treize ans et va se lancer dans des reconstitutions animées d’animaux préhistoriques. Il parvient à montrer ses premiers travaux à Willis O’Brien, son idole, qui l’encourage. Il étudie ensuite les arts dramatiques, la photographie et la sculpture, puis la réalisation artistique et le film. En 1941, c’est à George Pal qu’il montre ses travaux, pour être aussitôt engagé sur la série des Puppetoons. En 1947, Willis O’Brien l’engage pour être l’un de ses deux assistants sur le tournage de Monsieur Joe, lui laissant l’essentiel de l’animation du gorille. En 1953, Harryhausen signe les effets spéciaux du Monstre des temps perdus, perfectionnant sa méthode d’intégration des acteurs dans des maquettes, qu’il décrit ainsi : « j’ai développé ce principe de “sandwich de réalité” qui consiste à combiner une rétroprojection miniature avec un cache et un contre-cache. Ça permet de donner l’impression que votre créature se trouve dans l’image, et non devant. » En 1955, avec Le monstre vient de la mer, Harryhausen rencontre le producteur Charles H. Schneer, pour une collaboration qui durera plus de vingt-cinq ans, sur douze des quinze films que signera l’animateur jusqu’à la fin de sa carrière. Puis c’est Les soucoupes volantes attaquent, réalisé par Fred F. Sears en 1956, pour lequel Harryhausen abandonne pour la seule fois de sa vie la préhistoire ou la mythologie. Que l’animateur va aborder à Londres, lui et Schneer s’y étant installés, avec son film suivant, Le Septième Voyage de Sinbad, son premier travail en couleur, premier opus d’une trilogie qui demeure parmi ses œuvres les plus célèbres. Il développe ou améliore ses techniques d’animation et d’incrustation des miniatures avec des prises de vue en action réelle, qui feront le succès des Premiers Hommes dans la lune (1964), La Vallée de Gwangi (1969), des deux épisodes suivants de Sinbad (1973, 1977) et enfin Le Choc des Titans (1981) sera sa dernière tentative pour faire vivre un genre alors moribond. De tous les animateurs, Ray Harryhausen reste celui qui s’est investi le plus dans ses créations, demeurant l’artisan total des séquences d’animation dont il avait la charge, de leur conception sur story-board et des sculptures des créatures jusqu’aux choix des extérieurs, au réglage des lumières et à la supervision des prises de vue avec les acteurs. Ce pourquoi il a gagné le privilège d’entendre dire des projets auxquels il a participé : « Un film de Ray Harryhausen. »

À 21h30 : TUMAK, FILS DE LA JUNGLE

One Million B.C. (USA, 1940)

Réal. : Hal Roach père & fils. Sc. : Mickell Novack, George Baker, Joseph Frickert, d’après le récit d’Eugene Roche. Ph. : Norbert Brodine. Eff. spé. : Willis O’Brien. Eff. an. : Roy Seawright. Mus. : Werner R. Heymann. Int. : Victor Mature, Carole Landis, Lon Chaney Jr., John Hubbard, Nigel De Brulier, Mamo Clark. 1h20.

Surpris par un violent orage alors qu’ils font une excursion dans les montagnes du Tyrol, quelques touristes trouvent refuge dans une caverne, où ils rencontrent un archéologue étudiant des peintures rupestres. Celui-ci profite des intempéries pour leur raconter l’histoire des anciens occupants de la grotte. Tandis que les dessins s’animent et laissent place, grâce à un fondu enchaîné, au décor aride de ces âges farouches, une voix off commente : « Il y a un million d’années… » – et de décrire la vie impitoyable des premiers hommes, alors qu’à l’écran apparaissent quelques chasseurs vêtus de peaux de bête fuyant devant des mammouths. Introducing Tumak (Victor Mature), jeune chasseur de la tribu des Rochers, qui n’accepte plus l’autorité de son père Akhoba (Lon Chaney Jr.), chef de la tribu. Les deux hommes s’affrontent et Tumak tombe d’une falaise. Blessé, il plonge dans une rivière et, se laissant dériver, entre dans le territoire de la tribu des Coquillages. Sauvé et soigné par Loana (Carole Landis), la fille du chef, Tumak va se faire accepter par la tribu, découvrant une civilisation plus avancée, où existe une certaine solidarité. Mais, revenant dans sa tribu avec Loana, il apprend que son père, blessé par un bœuf musqué, a été trahi par son rival Skakana qui, après avoir tenté de le tuer, a pris sa place. Grâce aux armes des hommes des Coquillages, Tumak triomphe de Skakana et prend le commandement de la tribu. Après l’éruption d’un volcan, un tremblement de terre et l’attaque d’un monstre géant, les deux tribus vont enfin faire cause commune.

Dans One Million B.C. – évitons le titre français qui, le film étant sorti chez nous en 1946, tentait d’évoquer une parenté avec les Tarzan de Johnny Weissmuller, arrivés dans nos salles à la même époque –, le mélange d’espèces n’ayant eu aucune chance de se côtoyer atteint un paroxysme jamais réédité. Du côté des premiers hommes, l’opposition entre les deux tribus, celle du clan des Rochers et celle du clan des Coquillages, peut être assimilée entre un conflit entre Néandertal et Cro-Magnon. Donc, dinos mis entre parenthèses, un récit situé trente ou trente-cinq mille ans dans le passé…Mais que nous présente-on côté animalier? Des mammouths (éléphants « grimés » comme chez Jean-Jacques Annaud pour La Guerre du feu), une espèce éteinte il y a 10 000 ans, un tatou géant et un Tricératops nain (d’évidence un porc affublé d’une collerette et de trois cornes). Et bien sûr les dinos, toutes espèces éteintes, faut-il le rappeler, il y a 65 millions d’années. À savoir de nombreux lézards, varans et iguanes, grossis par rétroprojection et incrustés dans l’image par travelling matte. Ainsi du siège de la grotte où se sont réfugiés les survivants du clan des Rochers par un gigantesque iguane qui finira enseveli sous un éboulement. Et enfin, clou du film, la lutte féroce entre ce qu’on reconnaît grâce à sa voile dorsale comme étant un Dimétrodon (créature vivant il y a 260 millions d’années, donc très antérieure aux dinosaures, et ici à l’évidence un petit alligator à qui on a collé une crête) et un gros lézard ocellé, probablement un tégu amazonien, la rencontre finissant par la mort réelle du lézard. Faire « jouer » des dinosaures par des reptiles actuels est une méthode qui a été par la suite reprise plusieurs fois, notamment dans le Voyage au centre de la Terre* (1959), d’Henry Levin, puis dans la version de 1960, signée Irwin Allen, du Monde perdu. Une solution de facilité, mais très insatisfaisante, l’image en faisant foi, les reptiles contemporains étant impossibles à diriger et ne présentant aucune des caractéristiques des dinosaures…. Ici,  nos lézards et autres iguanes étaient dirigés par le spécialiste animalier Roy Seawright qui, selon les très rares témoignages demeurant du tournage, devait arroser le plateau de sunlights surpuissants pour faire sortir les reptiles de leur léthargie. Combien d’animaux ont-ils été sacrifiés pour tourner la séquence de combat entre le caïman et le tégu, sans parler de ceux avalés par des gouffres enflammés lors du cataclysme final ? On n’ose y penser, tout en signalant que les ligues de défenses animales s’en sont émues et que c’est à partir de One Million B.C. que des réglementations strictes ont été établies concernant leur usage filmique.

Reste un problème de taille : d’où vient cet Ovni, car c’en est un, effectivement. En 1940, les seuls films tentant de rendre compte de « la vie préhistorique », sans être rares, ne concernent que des courts métrages. Citons War of Primal Tribes (1912 et 1913), de D.W. Griffith), The Dinosaur and the Missing Link (1915), de Willis O’Brien, ou encore Evolution (1925), de Max Fleisher, qui comprend des séquences empruntées à O’Brien. Un premier indice nous est apporté par le nom de Griffith, qui s’était déjà intéressé à la préhistoire vingt-huit ans plus tôt, et devait réaliser le film. Mais l’irascible génie entra très tôt en conflit avec les studios Roach, et se retira du projet à mi-parcours, reprochant aux Roach de ne pas donner assez d’importance à l’élément humain. Al E. Roach Sr. prit donc (en compagnie de son fils) la totale responsabilité de One Million B.C., les deux hommes cosignant la mise en scène. Nouvelle source d’étonnement : que venait faire dans cette galère le producteur de Laurel et Hardy ? Ce serait ignorer que cet étonnant bonhomme, né en 1892, produisit au cours de sa très longue carrière pas moins de 1141 films ! Ceci posé, il est temps de réaffirmer que l’œuvre – jamais vue en France depuis des décennies, et jamais éditée ni en VHS ni en DVD – reste une merveille unique en son genre… ce que vous constaterez à l’écran.

Jean-Pierre Andrevon