Fins du monde 2012, par Jean-Pierre Andrevon

 

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Pourquoi cette programmation « fins du monde » à la cinémathèque ? Première réponse (facile) : parce qu’elle doit avoir lieu le 21 décembre de cette année, un calendrier maya opportunément exhumé en faisant foi. Et qu’il était tentant de finir en beauté en faisant coïncider culture et nature (en folie). Sourions. Deuxième réponse : parce que le thème est quasiment aussi vieux que l’humanité, en tout cas ses traces écrites. Le mythe de l’Atlantide anéantie, qu’on doit à Platon, c’est déjà une fin du monde. Et aussi parce que, de leur côté, les religions ne sont pas avares en prédictions concernant le Déluge ou l’Apocalypse (qui signifie plutôt « révélation »), c’est même leur fond de commerce affirmé. Pourquoi cette persistance, ces récurrences ? À l’évidence parce que l’idée de la fin du monde nous renvoie à notre propre mort, en principe inéluctable : on meurt, et c’est l’univers entier qui s’éteint. L’Histoire de notre éphémère et minuscule civilisation nous offre à foison des exemples de cette, de ces fins : de Pompeï sous la lave au tsumani de 2005, ce sont bien des fins du monde à l’œuvre auxquels des humains « finis » ont été exposés. Que le cinéma se soit emparé du thème, rien de plus naturel, tant il est riche en images suscitées : le grand Méliès ne s’y est pas trompé, qui a fabriqué dans ses studios les Derniers jours de Pompei, le Danois August Blom réalisant en 1916 La Fin du monde (que nous avons le plaisir d’avoir pu mettre à notre programme), puis Abel Gance en 1930 un film éponyme, et encore Félix E. Feist tournant Le Déluge en 1933, jusqu’aux plus récents Docteur Folamour de Kubrick,  Deep Impact de Mimi Leder ou le 2012 de Roland Emmerich (à notre programme également). C’est que, aux peurs mystiques ou millénaristes se sont ajoutés au contemporain la crainte d’une guerre atomique totale, puis celle, qui hélas nous guette au tournant, d’un dérèglement climatique global. Alors en attendant… le Déluge, comme dit la sagesse populaire, pourquoi ne pas s’amuser de nos craintes ? Comme le clame le prophète Philippulus dans L’Étoile mystérieuse, « C’est la fin du monde ! »  Au cinéma, naturellement.

Jean-Pierre Andrevon

 

 

Programmation détaillée du cycle en cliquant sur le lien ci-dessous…

 

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Vendredi 5 octobre

20h

Les Escargots de René Laloux (France, 1965, 11mn), avec des dessins de Roland Topor.

Le monde est envahi d’escargots géant et voraces qui dévorent tout sur leur passage.

La Fin du monde /Verdens Undergang d’August Blom (Danemark, 1916, 1 h 17).

Une comète va heurter la Terre. Un industriel, héros du film, court se réfugier au fond de ses mines. Tourné en plein premier conflit mondial, l’œuvre semble applaudir l’écroulement de l’ordre existant, les travailleurs honnêtes survivant aux capitalistes et spéculateurs. Un tsunami ayant résulté du choc, un morceau de terre émerge après la catastrophe, ce qui donne l’occasion de quelques beaux plans, réalisés à l’occasion d’une vraie inondation.

 

22h 

La Cité foudroyée de Luitz-Morat (France, 1924 – 69 mn).

Richard Gallée, un jeune ingénieur méprisé par l’Académie des Sciences, parvient à dompter la foudre. Souhaitant à tout prix épouser sa fiancée, dont le père a subi un revers de fortune, il menace de détruire Paris si le conseil municipal ne lui remet pas une forte rançon… Faute de l’obtenir, il déchaîne les éclairs. Considéré comme l’un des premiers films français de science-fiction, La Cité foudroyée, écrit par Jean-Louis Bouquet, excellent auteur fantastique et de romans policiers de l’entre-deux et de l’après-guerre, reste fameux par ses images alors inédites de Paris détruit, qui impressionnèrent le public. Hélas, cette apocalypse n’est que la mise en image d’un roman que Richard a écrit pour gagner quelque argent de manière plus pacifique.

 

Jeudi 11 octobre

20h

La Rage du désert de Jacques-Rémy Girerd (France, 1988, 18 mn., animation)

Une fable sur la peur apocalyptique de l’an 2000

Fin août à l’hôtel Ozone / Konec srpan v hotelu Ozon de Jan Schmidt (Tchécoslovaquie, 1966, 1 h 17).

Une dizaine de jeunes femmes errent sur une Terre désertique, après un conflit non précisé. Menées par une femme d’un certain âge qui a connu le monde d’avant, les survivantes se comportent de manière quasi primitive, voire barbare. En témoignent certains actes de cruauté envers des animaux : une vache abattue avant de se faire étriper à mains nues, un chien errant réellement blessé par balles et achevé d’un coup de crosse sur la nuque. Le groupe rencontre enfin un homme réfugié dans les ruines de l’Hôtel Ozone… Est-ce une promesse de renouveau ? Hélas, trop vieux pour être le reproducteur attendu, le dernier mâle sera en fin de compte massacré par les furies. Tourné dans un noir et blanc magnifique, le film s’inscrit clairement dans l’éphémère printemps de Prague, proche notamment des œuvres de Jaromil Jirès.

 

Vendredi 12 octobre

20h

L’Innocence d’Arnaud Gautier (France, 2005, 12mn).

Dans une époque et un lieu incertain, un enfant émerge d’un épais brouillard blanchâtre pour parcourir une campagne désolée aux allures post-apocalyptiques.

L’Alliance de Christian de Challonge (France., 1970, 1 h 30).

Hugues, jeune vétérinaire épouse par petite annonce une femme possédant un grand appartement en plein Paris, ouvert en rez-de-chaussée sur une cour intérieure immense: c’est là qu’il va installer son cabinet, mais aussi les nombreuses cages où il étudie à longueur de journée des animaux bizarres : lézard et tritons, serpents, mante religieuse, lémuriens, singes. Pendant la majeure partie de son déroulement à la fois linéaire et énigmatique le film s’attarde sur ses deux protagonistes qui ne font que s’épier de manière presque muette, tentant sans le dire de comprendre l’autre : lui une femme belle et élégante qui n’est au départ guère plus qu’un objet, Anne cet homme étrange qui la vouvoie et qu’elle a épousé on ne sait trop pourquoi ; mais aussi les bêtes captives, qui lui renvoient son regard liquide et parfois meublent le silence nocturne de cris déchirants. Le métrage bifurque brutalement à cinq minutes de sa fin, avec le déchaînement nocturne des bêtes, suivi d’une lumière aveuglante et d’un long fondu au noir, qui s’éclaire sur une étendue de sable où un scarabée rame péniblement. Cette apocalypse brutale et tranquille à la fois reste sans équivalent dans le cinéma français (si l’on excepte La Jetée), mais dont la réussite est à la mesure de sa modestie.

 

Jeudi 18 octobre

20h

L’Abri de Arnaud Pendrie (France, 1994, 6mn, animation)

A la suite d’un cataclysme mondial d’ordre surnaturel, la Terre est engloutie sous la boue. Les survivants tentent de recréer une société.

Le Monde, la chair et le diable /The World, the Flesh and the Devil de Ranald MacDougall (USA, 1959, 1h38)

Enfermé  pendant cinq jours dans un puits de mine effondré lors d’un séisme inexpliqué, l’ingénieur Ralph Burton (Harry Belafonte) découvre quand il en sort que les USA ont été vidés de leurs habitants suite à un conflit nucléaire dont la radioactivité, une chance pour lui, n’est mortelle que cinq jours. Il va se recréer une vie dans un New York désert, avant de rencontrer deux autres survivants. Accumulant les clichés (Ralph trouve dans la première boutique où il pénètre des journaux évoquant la catastrophe, et dans la seconde un compteur Geiger), le film impressionne néanmoins par les perspectives vertigineuses d’un Manhattan désert, ce qui représente un tour de force du seul point de vue organisationnel  — les extérieurs ayant été tournés à l’aube, rues bloquées, dans le quartier de Wall Str. Les choses se gâtent dés lors qu’il est question des rapports entre le Noir, le Blanc et la Femme, même si la question du racisme est timidement abordé. Le plan final, qui voit s’éloigner main dans la main les trois protagonistes, interloque : s’agit-il de symbolisme ou de l’annonce, guère imaginable pour l’époque, d’un futur ménage à trois ? Typique de la Guerre froide, avec ses gros défauts et ses réelles qualités, Le Monde, la chair et le diable demeure un stéréotype des  « films post-atomiques. »

 

22h

Le Jour d’après /The Day After de Nicolas Meyer (USA, 1983, 2h06).

Avant, pendant et après la guerre atomique russo-américaine, provoquée par un conflit en Europe. Le film se tient au plus près de l’actualité, sorte de War Game grand spectacle en technicolor, le meilleur (situé à Kansas City, qui a reçu une bombe) des efforts étant porté sur « l’après, » avec la désorganisation sociale, la panique, la fuite des habitants, les regroupements autoritaires dans des hangars, les effets des premières atteintes des radiations. L’ensemble est très sombre, une des séquences les plus frappantes montrant des paysans américains stupéfaits qui voient soudain le sol s’ouvrir à côté de leur champ, vomissant des missiles jusque-là cachés dans des silos souterrains secrets. Tourné pour la télévision, le film a bénéficié chez nous d’une distribution en salle méritée.

 

Vendredi 19 octobre

20h

L’Attaque du monstre géant suceur de cerveaux de l’espace de Guillaume Rieu (France, 2010, 19mn)

Un monstre venu d’un vieux film hollywoodien en noir et blanc apparaît. Il s’attaque aux habitants d’une petite ville en les désintégrant ou en les transformant en zombies.

Le Dernier survivant /The Quiet Earth de Geoff Murphy (Nouvelle Zélande, 1985, 1h31)

Zac Obson, chercheur isolé dans un laboratoire, se réveille un matin seul au monde. L’expérience sur laquelle il travaillait pour le compte de l’armée aurait-elle mal tournée ? Le film commence par 36 mn remarquables de complète solitude, puis devient plus classique avec la rencontre d’une femme, et enfin d’un professeur maori agressif, qui complète le triangle. Variation sur un thème peu souvent abordé au cinéma alors qu’il abonde dans la s-f écrite, celle-ci touche fort en s’attardant sur le désarroi de Zac qui joue avec le monde désert, s’habillant en femme, soufflant dans un saxophone sur une dune, conduisant comme un fou divers véhicules. Filmé sans effet spéciaux à part le dernier plan, superbe, qui recadre le récit à la manière de la statue de la Liberté dans la Planète des singes, le métrage réussit à être entièrement original.

 

Jeudi 8 novembre

20h

Les Inhumains d’Olivier Monot (France, 2007, 17mn)

Les humains disparaissent peu à peu, ne laissant que d’étranges traces goudronneuses sur le sol. Encore un coup des extra-terrestres ?

Simple mortel de Pierre Jolivet (France, 1991, 1h30)

Un scientifique se suicide devant son tableau noir couvert d’équations. Stéphane Marais, spécialiste des langues mortes, se met à entendre, provenant de sa radio ou de son téléphone, d’étranges messages en teangorlarch, gaélique ancien que  lui seul comprend. Ces messages évoquent un enjeu de plus en plus important, un accident, un incendie, un tremblement de terre au Japon, puis la pure et simple destruction de la Terre s’il ne consent pas à passer et à remporter diverses épreuves, elles aussi en progression dramatique, la dernière étant de tuer son ami et collègue Fabien. Victime de ce qu’on pourrait imaginer être de sales gosses cosmiques jouant à un jeu vidéo à la dimension de l’univers, Marsais ne peut que s’y conformer, sauvant ainsi le monde au prix de la vie d’un innocent. Pour preuve de la véracité de l’histoire, il peut observer, au dernier plan assez clarkien du film, une nova exploser, détruite plusieurs milliers d’années auparavant par les joueurs. Ce postulat très astucieux, souvent rencontré avec des variantes dans la SF écrite, est ici à notre connaissance abordé pour la première fois (et la seule ?) au cinéma.

+ d’infos…

 

22h

Le Temps du loup de Michael Haneke (France/Autriche/Allemagne, 1h53).

Anne, son mari Georges et leurs deux enfants regagnent leur maison campagnarde alors que le monde autour d’eux semble s’être délité. Mais les lieux sont squattés par un couple. L’homme abat Georges. Anne et les deux petits n’ont plus qu’à fuir, errant dans un premiers temps dans les bois à la recherche de nourriture avant de s’intégrer à un camp de réfugiés abrité sous un hangar au bord d’une voie de chemin de fer, en attente d’une train hypothétique qui les emmènera vers des cieux plus cléments. Mais l’anarchie s’installe, et la violence, avant qu’un pouvoir tribale ne reprenne les choses en mains. Le pessimisme foncier d’Anneke, son goût pour les rapports humains qu’on ne dira pas bestiaux, par respect pour les animaux et nonobstant le titre du film, ont trouvé dans cette fable apocalyptique intimiste un terrain de choix. Des extérieurs terreux, enfumés, une pluie persistante, des intérieurs confits dans la pénombre rendent oppressants à souhait les conflits en vase clos, traités avec une grande sobriété (la mort du pére, hors champ). Certes, sur une thématique qui ne lui était pas forcément familière, le réalisateur n’innove guère et reste par exemple en deçà des futurs Fils de l’homme ou La Route, de même qu’on pourra lui reprocher de ne donner aucune indication sur ce qui a bien pu arriver ni sur ce qui se passe dans le reste de monde. Mais le climat buzzatien (ce train qui n’arrive pas) qui règne sur cet étouffoir force l’attention.

Vendredi 16 novembre

20h

Ataque de panico de Fede Alvarez (Uruguay, 2009, 4mn)

Des robots géants détruisent la capitale de l’Urugay. Un tour de force en effets spéciaux, réalisé oour la somme de 2000 $.

2012 de Roland Emmerich (USA, 2000, 2 h 38).

Un astrophysicien indien découvre qu’un calendrier maya s’interrompant en décembre 2012 annonce la fin du monde pour cette date, ce que de gigantesques éruptions solaires semblent confirmer. Emmerich et son scénariste ne trichent pas : dès le premier quart d’heure du film on sait que la fin du monde est inéluctable mais que, quelque part, on construit des arches de la dernière chance. Le suspense primaire étant évacué, demeure le suspense secondaire, celui qui nourrit la ligne de récit : quid, du petit nombre d’êtres humains présenté, une famille décomposée à laquelle s’adjoignent un milliardaire russe, ses deux enfants et sa maîtresse, sera sauvé ?  Le moteur de ce suspense mécanique opère sur une  succession de morceaux de bravoure : sol qui se lézarde, maisons qui basculent, tours qui s’effondrent, ponts autoroutiers se tordant comme des serpents, explosion titanesque d’un volcan, porte-avion projeté par un tsunami s’écrasant sur la Maison Blanche, jusqu’aux portions entières de territoire qui se soulèvent, s’inclinent et glissent dans l’océan, ainsi de la Californie tout entière, dans un plan stupéfiant. Si l’on ajoute cette vague de 1500 m. de haut qui traverse une vallée himalayenne pour s’abattre sur un monastère), on assiste à un catalogage du cataclysme, allant crescendo et méthodiquement organisé qui, la perfection des effets visuels aidant, font de 2012 un spectacle à voir comme tel. Au second degré bien entendu.

 

Vendredi 30 novembre : dernière séance de la Fin du monde

20h

Les Mémoires d’un saint de Chi-Yan Wong (France, 1983, 7 mn).

Melancholia de Lars von Trier (Danemark, 2011, 2h16).

Les premiers plans disent tout, ou presque : un close-up fixe de Kirsten Dunst sous un ciel d’où tombent des oiseaux morts ; la même flottant sur les eaux calmes d’une mare comme l’Ophélie de la toile préraphaélite de Milais ; des lignes électriques d’où de fins filaments s’échappent vers le ciel ; la collision enfin, la Terre minuscule s’engloutissant dans l’océan bleu de la gigantesque planète Melancholia. Que reste-t-il à dire en plus de deux heures de film ? Une première partie, Justine, scène d’un mariage “bourgeois” qu’on peut trouver interminable. Et une deuxième, Claire (sa sœur ainée) qui sombre dans l’hystérie devant l’inéluctable. Il serait un peu trop facile de lire dans les intentions de Lars von Trier une morale fabulaire du genre : l’humanité est trop médiocre, bon débarras ! Parions plutôt sur une approche de différents comportements devant le cataclysme annoncé, l’acceptation chez Justine, l’inutile révolte d’une mère (Charlotte Gainsbourg fidèle à elle-même), les illusions d’un rationaliste optimiste en qui on peut voir un parallèle avec les “scientifiques” niant l’effet de serre. Nulle emphase spectaculaire ici mais un apaisement sidérant autant que sidéré, servi par une photo somptueuse (telles cavalières fonçant dans la brume) et des effets visuels aussi simples que frappants. Comme Apollinaire trouvant jolie la guerre de 14, on peut écrire : Qu’elle est belle, la fin du monde !

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Les courts métrages Les Escargots, La Rage du désert, L’Abri, L’Attaque du monstre géant suceur de cerveaux de l’espace et Les Inhumains proviennent de L’Agence du Court Métrage.
La copie de La Fin du monde est issue des collections du Danish Film Institut, avec le concours de Nordisk Film Production.
Les copies de La Cité foudroyée et du Dernier survivant sont issues des collections de la Cinémathèque Française.
La copie de Fin août à l’hôtel Ozone est issue des collections du National Film Archive (Prague) ; la séance est proposée avec le soutien du Centre Tchèque de Paris.
Les copies du Jour d’après, du Temps du loup, de Mélancholia et des Mémoires d’un saint sont issues des collections de la Cinémathèque de Grenoble.

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