Focus Pocus
La Jetée, de Chris Marker (1962)

Sur la jetée de l’aéroport d’Orly, un enfant qui vient avec ses parents regarder décoller les avions est captivé par un visage de femme entrevu, avant d’assister à la mort d’un homme. La scène se passe peu avant la Troisième Guerre mondiale, qui jette Paris bas, de rares survivants formant, dans les souterrains sous le palais de Chaillot, une société de rats qui tente néanmoins des expériences sur le voyage temporel. L’un des cobayes envoyé dans le passé est précisément l’enfant de la jetée, choisi à cause de sa fixation sur cet instant de son enfance. Il y retrouve la jeune femme, mais rencontre aussi sa propre mort.

Ce poème sur le thème de la boucle temporelle, unique véritable film de fiction d’un géant du documentaire, est en réalité, selon le terme employé par Chris Marker, un « photo-roman », réalisé en images fixes noir et blanc, liées par de subtils fondus enchaînés et commentées en off par la voix grave de Jean Negroni.

Des trucages sur Paris détruits, l’inquiétant visage des humains des profondeurs avec leurs lunettes de motocyclistes, une longue balade à travers les « animaux éternels » du musée d’Histoire naturelle, le temps vu à travers les stries d’une coupe de séquoia (hommage au Vertigo d’Alfred Hitchcok) et le beau visage d’Hélène Chatelain qui, pour un plan de trois secondes, s’anime le temps d’un clignement de paupières, font de ce métrage d’à peine une demi-heure un objet filmique unique dans le cinéma français (avec, cela va sans dire, le Je t’aime je t’aime d’Alain Rensais) et probablement mondial, un sidérant et hypnotique instant de bonheur.

Le métrage a inspiré un clip à David Bowie, la création d’un bar à Tokyo où le film passe en boucle, et bien sûr le film de Terry Gilliam L’Armée des douze singes, à propos duquel le réalisateur déclarait à Libération, en 2003, lors de l’une de ses très rares interviews : « Twelve Monkeys est un film magnifique – il y a des gens qui croient me faire plaisir en disant que non, que La Jetée est beaucoup mieux, le monde est bizarre. » Ce qui prouve que cet amoureux des chats, qui nous a quittés le 30 juillet 2012 à l’âge de 91 ans, était aussi un honnête homme.


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