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08 févr. 2018

Les petites formes de La Cinémathèque

Traversées urbaines, Grenoble

On reçoit tous de temps en temps un mail au peu viral nous incitant à regarder tel ou tel document. Il est rare que le contenu soit à la hauteur de la contagion… mais cela peut arriver.

J’en ai reçu un par un ami, qui l’a reçu lui-même d’un ami, etc. qui pointait un lien vers une vidéo « Quand Grenoble se prépare » (15 mn de Panorama une émission de l’ORTF du 15 décembre 1967). Ce document est formidable. Il s’agit littéralement d’une traversée de Grenoble, en voiture, plus exactement en taxi, alors même que se préparent les Jeux Olympiques d’hiver, la ville est alors tourné vers son futur. Le trajet enchaîne différents lieux en chantier, la caméra est embarquée au niveau du siège passager, et le chauffeur, tout en conduisant, commente les quartiers traversés à la demande des journalistes, Michel Colomes et Julien Galeotti.

Insérer vidéo : http://www.ina.fr/video/CAF86014866/quand-grenoble-se-preparevideo.html

Cette vidéo est aujourd’hui archivée et consultable sur le site de l’INA. Elle a été ensuite bloggé sur le site d’un Grenoblois (www.jo-grenoble.fr), sans produire véritablement de buzz. Ce n’est, selon l’auteur de ce blog, que plusieurs mois après que des commentaires, puis des mails ont relayé son existence. Elle a franchit le seuil des 25 000 visites.

Quelle est donc la raison de cet engouement, qui fait qu’une simple vidéo sur Grenoble a passionné suffisamment pour que chacun de nous la relaye à son tour ?

On peut assez facilement formuler une triple hypothèse, correspondant à trois plaisirs :

• Tout d’abord, le plaisir de voir des images anciennes de sa propre ville. Grenoble n’est pas une ville où se tournent couramment des films, qu’ils soient de fictions ou documentaires. Et même quand ils existent, nous n’avons pas souvent l’occasion de les voir, et donc de voir sa propre ville à l’écran, contrairement aux métropoles capitales. Ce déficit de représentation par l’image animée rend précieuses des archives comme celleci. C’est l’histoire de nos lieux de vie qui défile.

• Second plaisir, cette traversée correspond à une pratique quotidienne et ordinaire, celle de parcourir et d’observer la ville, à pieds, en vélo, en voiture, en bus, en tramway. De plus le trajet réalisé par le taxi dans ce film correspond pour partie à des trajets toujours actuels, en particulier celui qu’emprunte la ligne A du tramway. C’est en quelque sorte, grâce à ces images, notre propre expérience quotidienne qui par anticipation, est convoquée ici.

• Enfin comme troisième plaisir, celui des mots. Nous avons tous dans notre quotidien des pratiques urbaines qui nous sont propres, et que nous partageons de fait en public ; expériences sur lesquelles il n’est pas si ordinaire de mettre des mots. Le récit 2 de ce chauffeur de taxi nous intéresse car il décrit avec ses propres perceptions et son propre point de vue, comme on pourrait le faire soi-même, un quotidien urbain qui dialogue directement avec notre propre expérience de ces lieux, presque 50 ans après. C’est bien notre propre capacité à commenter le quotidien qui s’en trouve légitimé.

Pour reprendre la formulation de Serge Daney, nous ne faisons pas que regarder ce film, c’est aussi un film qui nous regarde, littéralement.

Et aujourd’hui, que voyons nous dans nos traversées quotidiennes ? Quel médium permet d’en rentre compte ? Quel média se charge de mettre en partage ce type de représentation ?

Voici pour mettre en perspective ce court billet rétrospectif un dernier plaisir, une vidéo contemporaine réalisée par Guillaume Meigneux, architecte-vidéaste. Ce travail est issu d’une recherche sur la représentation de la ville par l’image animée, doctorat en cours au Laboratoire Cresson / ENSA de Grenoble en convention avec l’agence Interland. Pour cela il utilise dans son travail vidéographique une technique de montage spécifique, le compositing.

Le compositing, nous dit Guillaume Meigneux, est « une technique permettant principalement de mélanger au sein même d’une seule image-mouvement une multitude d’autres images-mouvement. En d’autres termes le déroulement linéaire, horizontal de l’image-mouvement inhérent au cinéma (via le montage) est ici enrichit d’une construction verticale de (et dans) cette même image. » Cette technique permet par des agencements de plans vidéographiques et de mouvement à travers ses plans de rendre compte d’une ambiance architecturale et urbaine en mettant en scène dans un temps resserré (mais non accéléré) et par un espace recomposé (mais non déformé) la multiplicité des activités, la variation des rythmes journaliers, les perceptions d’espace et de ses différentes échelles que peut ressentir un usager.

Pour cette traversée les prises de vues ont été réalisées à l’intérieur du tramway sur la ligne A, au niveau de la Villeneuve, sur plusieurs jours et à différents horaires. Le montage cherche à retrouver une expérience de traversée quotidienne.

Notre regard passe dans le réel comme dans le film d’une fenêtre à l’autre, regarde à droite, en face ou en haut. Je connais par cœur ce territoire que je traverse, et pourtant c’est infiniment différent selon les heures, les jours, les saisons, les années. Cette question « du même et du différent » qui compose, jours après jours, un quotidien.

Insérer vidéo : http://vimeo.com/11985451

Si les cartes et les plans sont indispensables comme outils de représentation pour le territoire et la ville, ils peinent à rendre compte de cette dimension dynamique, si naturelle au quotidien, qui consiste à saisir la ville dans la variation de ses ambiances. Alors plaidons pour le développement de récits en marchant, de coupes urbaines, de 3 travellings et autres parcours photographiques pour représenter, débattre et même projeter un quotidien urbain.

Nicolas Tixier, Enseignant à l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Grenoble et à l’Ecole Supérieure d’Art de l’Agglomération d’Annecy Chercheur au laboratoire Cresson – UMR CNRS n°1563

Billet paru initialement le 22 décembre 2012 : http://depasserlesbornes.fr/dplb/traversees-urbaines/.

Il a été légèrement augmenté pour cette édition avec les références suivantes : Pour continuer ces questions et ouvrir à d’autres perspectives, vous pouvez lire en ligne deux articles, issus de deux thèses que je co-encadre avec Jean-Paul Thibaud et qui seront bientôt soutenues au Cresson :

Laure Brayer, « Appréhender, partager et concevoir le paysage en pratique à partir de dispositifs filmiques », Articulo – Journal of Urban Research [Online], Special issue 4 | 2013, Online since 25 November 2013, connection on 10 December 2013. URL : http://articulo.revues.org/2241 ; DOI : 10.4000/articulo.2241

Guillaume Meigneux, « Vidéographie descriptive : le travelling. Esquisse méthodologique pour une approche paysagère », Articulo – Journal of Urban Research [Online], Special issue 4 | 2013, Online since 25 November 2013, connection on 10 December 2013. URL : http://articulo.revues.org/2271 ; DOI : 10.4000/articulo.2271

Pour traverser Grenoble en images animés, bien avant les jeux olympiques, on peut consulter à la Cinémathèque de Grenoble ce film rare et non encore numérisé tourné en 1928 : « Grenoble » de Robert Bastardie (Production Etoile Film), 1928, muet, noir et blanc, 17mn, copie 16 mm. Le film est catalogué avec ce résumé : Panorama de l’Isère et des montagnes qui entourent Grenoble, dont on peut admirer les quais. Ville chargée d’Histoire, avec l’église Saint-André qui garde les cendres de Bayard, la cathédrale Notre-Dame, du XIIIe siècle, et le monument des Trois Ordres, qui rappelle que Grenoble fut le berceau de la Révolution. La vieille ville et ses anciennes maisons contraste avec la ville moderne et ses larges avenues. C’est de la place Grenette que partent les cars de touristes qui sillonnent la région dauphinoise.